Etienne Charrié

1/ Dans la question, une précision temporelle – qui fait hésiter. « Aujourd’hui », donc, le merveilleux. Le monde présent, je suis plutôt tenté de le percevoir comme hostile – mais l’est-il davantage qu’autrefois ?
Même si le monde semble donner à voir encore bien des merveilles, il m’apparaît que celles-ci se proposent comme en résistance au contemporain ; et puis que c’est beaucoup dans le contre-balancement avec un impératif d’intériorité que la relation à ce qui se présente ainsi à nous peut s’établir correctement. Revenu de Sicile, l’été dernier, où, très judicieusement, j’avais décidé d’accompagner mon intention d’émerveillement de celle d’une lecture des emblématiques Noces de Camus (le corps, l’adhésion au monde), j’apercevais nettement la nécessité d’une ferme détermination intérieure comme vrai moyen de prolonger cet intense vécu extérieur.
Tout est là, et pourtant.
2/ Et voici justement une merveille de question semblant contenir sa réponse.
3/ Vous voulez un roman ?
4/ Vouloir émerveiller quelqu’un ne signifie-t-il pas tentative d’épate ? Je tenterais donc de me conduire selon une préoccupation faisant l’objet (si possible) d’une quête moins circonstancielle et qui aboutirait à ce que je sois à même de me présenter avec le meilleur degré de proximité avec cette chose que l’on nomme « soi-même » – et patati…
Cela dit, je rêve bien encore un peu d’épater ainsi l’être aimé(e) : en me montrant capable de la mener très habilement sur le rock sauvage et chaloupé de A fool in love (Tina Turner, 1960) – avis aux amatrices.
L’ami ? il fait avec, et basta.
L’enfant ? sa propre capacité d’émerveillement spontané est telle qu’il s’agirait peut-être surtout de lui donner les moyens de l’entretenir.


Victoria Cirlot

1/ Le merveilleux émerge à chaque fois qu'un événement se charge de sens ; quand des points aussi éloignés que des étoiles sur la voûte céleste sont soudain reliés par des lignes invisibles qui dessinent une figure inattendue. Il arrive que l'on pense à un ami qui vit au loin et le voilà qui frappe à la porte : c'est cela le merveilleux.
2/ La vie me paraît le domaine du merveilleux et, dans la vie, l'amour. Le merveilleux suppose la rupture des lois du quotidien, mais également la transfiguration de ce quotidien, comme l'ont si bien montré, au cinéma, les comédies musicales (je pense, en l'occurrence, à celles de Jacques Démy).
3/ …En lisant Chrétien de Troyes ! Il est certain que j'ai toujours éprouvé une sensation de merveilleux quand j'ai fait l'expérience de ce qu'André Breton nomme « le hasard objectif ». Mais j'ai connu aussi des situations dans lesquelles un sentiment d'émerveillement extraordinaire n'avait aucune explication possible : un jour, j'entre au musée du Prado et, sans l'avoir particulièrement cherché, je tombe sur l'Annonciation de Fra Angelico ; les roses et les dorures acquièrent une intensité tout à fait particulière et j'entends une voix qui ne cesse de me répéter : « cette peinture parle de la Vie, de la Vie, de la Vie. » Depuis, à chaque fois que je vais au Prado, je retourne là où se trouve le Fra Angelico, mais je n'ai plus jamais retrouvé cette sensation.
4/ Je me vêtirais d'une robe ayant la couleur de la saison.


Bruno Montpied

1/ Une question aurait pu être formulée au préalable : le merveilleux se révèle-t-il différemment aujourd’hui que par le passé ? Les coïncidences, par exemple, sont d’aujourd’hui et d’hier.
Le merveilleux pour moi c’est avant tout la révélation de connexions inaperçues entre des domaines de la pensée, des phénomènes non usuellement reliés, ni entre eux, ni avec des théories du monde. C’est la surprise devant des manifestations du génie humain ou naturel que nos certitudes, nos habitudes de penser ne nous avaient pas préparés à appréhender. C’est aussi, concomitamment, le bouleversement de ces habitudes.
2 / En dehors des découvertes du génie naturel, il est un domaine que j’aime explorer entre tous, celui des arts populaires, l’art brut, ou naïf, ou rustique. Ces créations d’autodidactes révèlent un sens empirique de la poésie plus proche de ce qu’André Breton appelait « le fonctionnement réel de la pensée », qui est souvent à rapprocher, du reste, du génie naturel.
3/ Ma meilleure amie Christine est morte en 2001. À quelque temps de là, son mari, sa fille (douze ans) et moi sommes allés dans sa maison, à la campagne. Quelque temps auparavant, elle avait fait planter à côté de l’entrée de cette chaumière (située en Brière) un rosier de la variété appelée « Mermaid ». J’apprends ce nom en arrivant sur les lieux. Je ne parviens pas à savoir si oui ou non Christine connaissait le nom de la rose, mais c’est fort possible, étant donné qu’elle aimait les sirènes (que je l’avais du reste poussée à collectionner sous diverses formes). Son mari, le lendemain matin du jour où nous sommes arrivés, me signale qu’une rose s’est tournée curieusement du côté du seuil de la maison, pendant la nuit, comme si elle voulait regarder celui qui allait passer la tête par la porte. C’est alors que je m’avise du nom de cette rose, et aussi du calembour qu’il contient : « Mère m’aide »… Comme un message adressé depuis l’au-delà à sa fille de douze ans qui a tant de mal à surmonter la séparation irrémédiable. Je suis toujours là, semble dire la mère réincarnée en rose, je t’aiderai, tu me trouveras partout autour de toi, si tes yeux savent voir.
4/ Tout dépend de la personne. La connaissant intuitivement, je lui fournirais de façon inopinée (inopinée pour moi aussi, ce genre d’acte a quelque chose d’automatique comme lorsqu’on parle d’écriture ou de dessin automatiques) une découverte qui met de l’ordre dans le monde, c’est-à-dire une surprenante découverte qui lui permette de comprendre comme dans un éclair inhabituel de lucidité que, derrière l’ordre normatif des choses, se cache un autre ordre, plus réel et plus harmonieux, d’où le cynisme, le dénigrement, la dépression sont absents. Avec les enfants que j’essaye d’amener à la lecture dans mon travail d’animateur-bibliothécaire, un album d’Anthony Browne qui raconte une balade dans un parc public à travers quatre points de vue différents (comme dans le film Rashomon de Kurosawa). Cet album joue assez souvent un rôle de révélateur


Anne Bresson-Lucas

1/ Dans ces temps assombris, le merveilleux a trouvé refuge dans les coïncidences fortuites de la puissance d’un (ou des) élément(s) naturel(s) avec les aspirations simplement humaines à la pureté et à la beauté.
2/ Celui de la création, quand celle-ci sait offrir un écho à un autre domaine : celui des sentiments.
3/ 16 avril 2011, 23h. Cabrillac (Aveyron), mille deux cents mètres d’altitude. Saluer les amis devant des maisons de schiste tapies au creux du col. Puis grimper enre les landes de l’Aigoual noyées sous une lune si pleine qu’elle s’amuse à rebondir sur les dernières langues de neige, rehausse la pâleur des jonquilles et fait pleins feux sur la valse hésitante de deux biches. Depuis la nuit argentée des sommets, redescendre sous la hêtraie dont l’arche sombre est lentement traversée par le puissant mais paisible profil d’un cerf. Laisser tanguer la lumière des phares jusqu’au col du Minier et sourire de la fuite enivrée d’un lièvre entre deux sorbiers. Éteindre moteur et lumières, entrebâiller la porte pour mieux entendre le subtil concert des rumeurs indistinctes venues peupler le bois.
24h. Encore tout l’émerveillement de cette féérie nocturne sous le grand silence du ciel étoilé avant que me surprennent, après quarante et un kilomètres et mille mètres en contrebas, les phares d’une première voiture, presque importune, et qu’osent rivaliser avec l’astre les frêles réverbères des faubourgs du Vigan (Gard).
4/ Reparcourir ensemble cette nuit argentée. Main dans la main, avancer sur la crête. Puis nous arrêter contre les étoiles, avant de lui offrir à voix murmurée les vers du Bois amical de Paul Valéry.


Giovanna Marini

1/ Aujourd’hui, le merveilleux réside pour moi dans la nature sauvage italienne ; sauvage dans tous les sens du terme ; les îles abandonnées, les oeuvres d’art abandonnées (le gouvernement actuel [Berlusconi] a bien montré, en les laissant mourir, qu’il se fichait comme d’une guigne de leur beauté). Leur abandon exerce sur moi une fascination indescriptible ; cela dit, il serait bien d’y mettre un terme en les restaurant et en les préservant. Le merveilleux, c’est aussi la beauté des gens qui font quelque chose pour les autres. Là où la solidarité se manifeste, tout le monde pleure de joie et s’exclame : que c’est beau ! C’est que nous ne sommes plus du tout habitués à cela.
2/ Dans le travail artisanal. Même si ce n’est qu’un type qui coupe un bout de bois et le polit pour s’en faire une canne qui l’aidera à marcher.
3/ Il y a deux ans, j’ai assisté au spectacle donné par une chorale de sourds-muets qui accompagnait, avec les gestes de la LIS (Lingua Italiana dei segni), la musique chantée par leurs petits copains des Voix Blanches. À eux tous, ils créaient une surprenante chorégraphie.


Dominique Lobstein

1/ Toutes et tous. À chaque instant, un paysage, une personne, un mot ou une note peut faire naître une sensation d'émerveillement. Mais celle-ci est unique ; le même paysage, la même personne, le même mot ou la même note ne provoqueront pas la même émotion à la seconde rencontre, sauf...
2/ ... peut-être la musique. Immatérielle, insaisissable, aux effets incontrôlables, elle peut susciter, re-susciter et susciter encore un émerveillement.
3/ Ce fut le cas lors de la première audition de la Symphonie de chambre de Chostakovitch, il y a trente cinq ans au moins. Et aujourd'hui encore, à un certain passage le temps se suspend, plus rien n'existe... et je lache prise.
4/ Le risque est de n'émerveiller qu'une fois, puis de décevoir. Ce fut l'expérience de la jeunesse ; aujourd'hui, il reste une large palette de moyens moins spectaculaires mais qui suffisent néanmoins au partage et au bonheur.


Belinda Thomson

1/ Le merveilleux, pour moi, se révèle le plus vivement dans la coïncidence. Je m’émerveille des échanges et des contacts humains où l’on trouve des conjonctions d’idées inattendues entre des êtres proches ou n’ayant a priori rien en commun.
2/ Bien que les artistes de toute sorte s’en inspirent habituellement, c’est plutôt dans la nature que le merveilleux me paraît le plus à même de se manifester, ou dans la science.
3/ C’est probablement peu original, mais la naissance de mes fils m’a émerveillée à deux reprises, et ils ne cessent de m’émerveiller de temps en temps par leurs actes et leurs pensées. À part cela, les révélations de la nature, la manière dont le soleil peut illuminer et transfigurer une scène, même banale.
4/ J’aurais recours à l’œuvre d’un musicien ou d’un artiste que j’admire, dont j’essaierais d’expliquer et de faire partager les beautés.


Silvia Radelli

1-2/ Les domaines de l’art, aujourd’hui comme hier. Mais aussi les relations humaines et leur qualité, en dépit de tout. Vivre côte à côte dans des métropoles comme nous le faisons et, malgré le nombre, les différences, les énormes tensions, ne pas s’entretuer à chaque instant m’étonne et me ravit. Arriver à vivre ensemble. Alors on se dit que l’être humain, peut-être, n’est pas aussi mauvais qu’il en a l’air.
3/ Quand j’entre dans mon atelier sans la moindre idée de ce que je vais y faire et que, quatre ou cinq heures plus tard, l’ébauche d’un tableau apparaît sur la toile. L’inventivité, la créativité qui appartiennent au cerveau humain et à lui seul m’émerveillent.
4/ Peut-être, pour l’enfant, lui donner


François Gilloire

1/ Tout ce qui, de la manifestation du monde extérieur, se déploie dans mon esprit est en essence si inconcevable que sa nature est pour moi de l'ordre du merveilleux. Je me suis éloigné en grandissant de la perception directe et fraîche de ma petite enfance. Pourtant le merveilleux est là, à chaque instant et en toute occasion. Être attentif intérieurement...
Rêver est la plus incroyable des expériences à notre portée, et l'une des plus merveilleuses. Alors que je suis endormi et ne maîtrise plus mon esprit, il profite de cette liberté pour créer des mondes entiers, les peupler d'incroyables personnages (dont je fais partie), et inventer des situations sans début ni fin ; à chaque fois, la mise en scène est parfaite ; confuse ou grandiose, féerique ou effrayante, elle est toujours surprenante, délicieusement mystérieuse.
Les constructions de mon imagination ; je pense à Rome, et tout est là : les bonnes soeurs vietnamiennes au Vatican, Le Bernin à la villa Borghese, la gare Termini où je descends du train, Fellini... Me vient une envie de cuisiner ? Les légumes et les épices défilent dans mon esprit avec leurs couleurs, leurs odeurs, et tout se laisse découper, mitonner à ma guise, alors que je suis dans le métro, direction Créteil...
2/ Les artistes sont les grands artisans du merveilleux. Ils relatent l'histoire du rêve, de l'imagination et de la perception. Ils captent l'instant, le restituent, font exister durablement la plus subtile sensation.
3/ La première fois que j'ai découvert Balanchine. Je ne savais rien de lui. Je n'avais jamais pensé aller à New York, et j'y étais. Les danseurs du New York City Ballet, débordant de l'élégante énergie de la ville, bondissaient devant des spectateurs médusés. Les couleurs années Cinquante des costumes renvoyaient au technicolor. Le piano ne tapait pas trop, égrainait gentiment les notes que Schuman avait écrites sur une partition, à la lueur d'une bougie. Les pas de deux se succédaient, à trois ou à quatre. La continuité créait la surprise. Douceur, gravité, légèreté, joie, j'étais sans cesse étonné et comblé. Comme lors du premier émerveillement de mon enfance, les marionnettes au jardin du Luxembourg, j'oubliais tout ce qui n'était pas le spectacle et flottais dans une réjouissance muette. Ravissement du corps et de l'esprit : pensées suspendues, mais chaque moment clairement perçu comme surgissant de sa disparition. Et plus aucune séparation entre celui qui perçoit, ce qui est perçu et cette perception même. Une liberté totale.
Mais le quotidien le plus banal aussi peut devenir clair, lumineux, dynamique et insaisissable si l'on sait renoncer à nos interprétations et constructions mentales ordinaires, à nos luttes et questionnements sans fin. Merveille d'un feu de bois, de la vague qui roule sa mousse sur le sable fait de milliards de coquillages... Tout ce qui se manifeste du monde ou s'en reflète dans notre esprit est d'une essence unique en tout point parfaite.
4/ Si je voulais émerveiller mon aimé ou un enfant, m'effacer le plus possible pour lui laisser son espace serait sûrement la chose la plus surprenante que je pourrais lui offrir. Je suis souvent loin de cet amour le plus simple. Cette ouverture magique est à l'oeuvre depuis toujours, aussi sûrement que le merveilleux se rêve en étant éveillé !


Joseph Royer

1-4 / Oui, le merveilleux, c'est bien beau. Pourquoi, comment, lequel, c'est une autre affaire. Contrairement au sublime, le merveilleux n'a jamais pris rang de catégorie esthétique à part entière. Il n'a pas encore trouvé son Kant, ou, à défaut, un Burke, un Shaftesbury. Ce, malgré Breton, Mabille et bien d'autres...
Jérôme Bosch... le facteur Cheval... Novalis... Alice... Le rêve et la beauté convulsive... C'est entendu ! Mais on peut aussi cueillir les mirabelles dans de
tout autres jardins.
Pourquoi pas chez Spinoza, dans son Éthique, ce pur diamant impénétrable ?
Pourquoi pas dans la géométrie retorse d'un tableau de Poussin ? Dans la combinatoire des soixante quatre hexagrammes du Yi King... ou dans celle, non moins vertigineuse, des motifs thématiques d'un opéra de Wagner ?... Comme nous y invite l'Ange de Montevideo, caressons le merveilleux à rebrousse-poil : « O Mathématiques sévères » !
Autre façon de prendre la clé des champs.


Laurent Albarracin

1/ Le merveilleux ne me paraît pas se révéler autrement aujourd’hui qu’hier. Les formes qui sont les siennes le sont depuis toujours, et depuis toujours elles occupent spécialement la nature. Les plus simples ruisseaux, les arbres dans leur majesté gracile, les nuages dans leur sage et folle profusion, par exemple, ou les animaux, tous les animaux dès qu’ils surgissent ou quand silencieusement ils nous frôlent, me semblent être des lieux et des êtres encore et toujours porteurs de merveilleux. Sans doute la connaissance magique de la nature s’est-elle quelque peu rétractée dans l’homme, ces derniers temps. Sans doute l’intimité des matières et des éléments s’éprouve-t-elle moins continûment depuis que l’homme s’est retranché dans les villes. Pour autant je crois que la rêverie – la rêverie bachelardienne – est suffisamment ancrée en nous pour savoir reconnaître dans le merveilleux sa source vive, son aspiration essentielle. Certes, les fées et les dieux ont depuis longtemps quitté la nature, mais ce délaissement y a laissé comme un manque vibratoire, la marque très concrète d’un désir de surnaturel avec lequel on est quelquefois brusquement mis en présence, quand bien même ce sont l’opacité et le mutisme des paysages qui distillent l’or de cette présence. Certes les animaux n’ont plus de proprement fabuleux que leur fragile apparition, tels des chimères ailées de leur furtivité, tels des lions rongés de silence jusqu’à n’être plus qu’un grillon de soleil, mais ce retrait même de la nature en elle-même, en son secret le plus et le moins éclatant est peut-être son mode d’apparition le plus authentique. Le merveilleux ne claironne pas et il éclaire d’autant mieux qu’il luit faiblement.
2/ La poésie me semble certains jours être l’un des domaines où le merveilleux naturel a quelque chance de se manifester.
3/ Devant tel tronçon d’un ruisseau que je connais et où j’ai mes promenades, où l’eau fait en passant sur des pierres un étrange ressaut. L’eau s’élève là très légèrement et se répand comme un plomb fondu sur la pierre qu’elle envahit, submerge avec une froideur bouleversante. Elle y est incroyablement lissée, plissée, d’un sage foncé métallique, toute à son application à couler. Manifestation du merveilleux ? Sans doute dans le fait que l’eau ici semble excéder l’eau, semble notamment la plus juste et la plus élégante expression de soi ; elle n’est plus que le pinceau et l’encre d’elle-même, en quelque sorte, et justement la touche délicate d’un merveilleux, la tendre incarnation d’un impossible.
4/ Je ne sache pas qu’on puisse décider d’émerveiller quelqu’un. L’émerveillement se conjugue au passif. Il est subi et subit ; il ne peut selon moi se concevoir comme dirigé vers autrui. On est émerveillé parfois, on n’a jamais pouvoir d’émerveiller personne.


Vincent Gille

1/ Le merveilleux n’a aucune raison d’avoir déserté le monde mais il est possible qu’il soit voilé, défiguré voire ruiné, du fait de l’action de l’homme – destruction des milieux naturels, marchandisation généralisée, réduction du champ de l’imaginaire. Ou encore c’est notre regard qui ne sait plus le discerner. Dans ce cas, c’est l’extrême attention qui fait défaut – à quoi s’allie le hasard, la rencontre, et donc une certaine qualité d’attente.
2/ Tous les domaines qui n’ont pas pour uniques horizons l’intérêt matériel, l’utilité marchande, un rationalisme étroit, la vue courte et l’odeur rancie du fabriqué. Ensuite, c’est question d’affinité. Pour moi, donc, après l’envoûtement assuré que m’offrent, à chaque fois, forêts et montagnes, la poésie et la musique – le thème de L’art de la fugue de Jean-Sébastien Bach, tenez, par exemple, dit tout cela très bien.
3/ Oui oui oui ! Les souvenirs affluent. J’en choisis trois. L’interminable plaine griffée de vent où j’avais l’habitude, enfant, d’aller vaguer de longues après-midis, semblant enfin abdiquer, je découvre, au bout d’un champ de blé mûr glissant en pente douce, la barrière sombre et dense d’une forêt : les lisières, depuis ce jour, toujours m’emplissent à la fois de ferveur et d’inquiétude. Enfant encore, en haut de l’escalier que je montais, un peu contraint et plutôt maussade, dans un couvent, à Florence, le saisissement qui me prit – à proprement parler : le souffle coupé – en découvrant, en haut, l’Annonciation que Fra Angelico avait peinte à fresque sur le mur. La stupeur d’entendre – c’était un soir d’hiver dans un pays nordique, la nuit presque totalement tombée dans la forêt où je me trouvais – le hurlement d’un loup, je veux dire pour de vrai.
4/ Je n’en sais rien. Toute intention, semble en ce domaine vouée à l’échec. L’émerveillement – comme l’assassinat – suppose une forme d’éblouissement, de stupeur, laquelle ne souffre aucune forme de préméditation. On ne saurait prévoir, par exemple, de se retrouver instantanément transporté avec l’être aimé au premier rang du Teatro Olimpico de Palladio à Vicence – les bougies sont allumées, un long murmure caresse l’assemblée – alors qu’un drame est sur le point d’y être donné.


Michael Kenna

1/ La vie au jour le jour, lorqu’on est capable de l’apprécier, est, je crois, merveilleuse. Il est facile de prendre les choses pour acquises, mais le simple fait que notre monde existe est en soi une chose étonnante. Et que l’amour existe en ce monde est également un beau miracle.
2/ Merveilles et miracles peuvent se produire dans tous les aspects de l’existence. William Blake le dit si bien dans Auguries of Innocence :
Voir le monde dans un grain de sable,
Un ciel dans une fleur des champs,
Retenir l’infini dans la paume des mains
Et l’éternité dans une heure.
Il n’est pas nécessaire de se tourner vers l’extérieur pour voir et vivre le merveilleux. Parfois, et en particulier en plein chaos, je trouve utile de respirer un bon coup et de se détendre grâce à la certitude que nous sommes tous détenteurs en nous du merveilleux. En d’autres occasions, bien sûr, je cours frénétiquement après la chance qui survient quelquefois quand je photographie.
3/ L’un de ces moments singuliers s’est produit en décembre 2008. J’étais dans les monts Huang, en Chine, où, comme dans la plupart des régions montagneuses, le temps change très rapidement. Le soleil avait brillé pendant deux jours et j’avais fait un long chemin. Puis les nuages ont déboulé et il a commencé à pleuvoir. La visibilité est devenue extrêmement réduite, presque nulle par moments. Je marchais pendant des heures, trempé et frigorifié, portant sur le dos un sac bourré d’appareils photos. Quasiment rien à voir et encore moins à photographier. J’étais déçu et je me sentais inutile. Je passais des heures debout à attendre que quelque chose arrive, et quand je changeais de lieu, c’était pour tomber sur un autre mur de brouillard. Souvent, la chance vient à qui sait attendre et elle surgit quand on ne l’attend plus. Tout à coup, le brouillard s’est ouvert sur une vision majestueuse et stupéfiante : un océan de nuages flottants, roulants, révélait puis voilait d’énormes formes naturelles sculptées dans le granit, à-pics et vallées. Les arbres apparaissaient et disparaissaient. Chaque seconde, le paysage changeait. J’ai fait des photographies aussi vite que j’ai pu, mais j’en ai manqué beaucoup, interdit par tant beauté et de merveille. Je n’en croyais pas mes yeux. Et puis tout a disparu, comme si cela n’avait jamais existé. Un goût de paradis. Un enchantement aussi puissant qu’éphémère. Voilà comment sont les monts Huang : imprévisibles et incontrôlables – un peu comme la vie.


Souad Ouanezar

1/ Inter jour, train. Dans un compartiment vide, l'ambiance est calme.
Jorge, brun, une trentaine d'année, vêtu d'une chemise bleue marine et d'un jean noir fait mine de regarder le paysage déformé par la pluie qui ruisselle sur la vitre.
Dans l'allée de l'autre côté face à lui une jeune femme très brune d'environ vingt-cinq ans, les cheveux relevés en queue de cheval est assise côté fenêtre.
Belle, menue, le teint mat, elle porte une robe mi-longue en dentelle blanche qui lui donne un faux air de mariée. Elle semble perdue dans ses pensées.
Jorge l’observe régulièrement à la dérobée et ses yeux se détournent avec gêne lorsque leurs regards se croisent. Il fait alors mine de replonger dans la contemplation du paysage.
Le train ralentit .
Jorge se lève et prend son imperméable beige placé sur le siège à côté de lui. La jeune femme se lève et s'approche de lui.
La jeune femme (avec douceur) :
– Nous sommes au Havre ?
Jorge (en souriant) :
– Oui.
Elle retourne vers sa place pour prendre une immense valise noire.
Jorge (timidement) :
– Vous voulez que je vous aide ? Je descends ici aussi.
La jeune femme (en souriant) :
– Non merci, c'est gentil… (puis, avec hardiesse) Je ne connais pas cette ville. On m'y attend, je crois... Ces bagages sont tout ce que j'ai et… je ne sais pas quelle sera ma vie demain.
Fondu au noir.
2/ Dans la musique. C'est là une chose qui parle instantanément à l'âme.
3/ Oui, lors d'un concert de Prince. Le niveau d'énergie était tellement haut que j'ai eu la sensation de planer…. Sa sensualité, son Funk et le plaisir qu'il prend et donne sur scène sont tout simplement stupéfiants.
4/ Je crois que je l'amènerais chez moi là où je suis née, et je lui montrerais le jardin derrière la maison…


Joël Gayraud

1/ Dans un monde où l'ensorcellement du spectacle a triomphé de l'enchantement du mythe, il semble bien qu'il n'y ait plus de place que pour un fantastique de pacotille. Pourtant je persiste à croire, pour en avoir fait l'expérience, que le merveilleux peut se révéler à tout moment, avec sa puissance d'arrachement à la prose du monde qui nous le fait reconnaître. Quand la merveille nous saisit, la durée se dilate, prend de la consistance, et nous éprouvons une sensation de temps suspendu. C'est ce qu'on ressent dans la fulgurance de la rencontre amoureuse, mais aussi dans la découverte d'un objet inespéré ou d'un lieu nimbé d'une aura singulière. Aujourd'hui comme hier, le merveilleux se révèle, non sous une forme particulière – le monde des contes, avec ses fées, ses animaux fabuleux, ses demeures éphémères au cœur de la forêt, est loin derrière nous, hélas! –, mais par des signes qu'il faut savoir déceler. Ce qui, aujourd'hui, est assurément en grand danger, c'est notre capacité à saisir ces signes, tant la faculté de voir est mise à mal par toutes les forces qui font commerce de la vision. Garder la fraîcheur et l'ouverture du regard, en entretenir paradoxalement la naïveté, voilà ce qui permet au merveilleux d'apparaître, sous quelque forme que ce soit.
2/ C'est toujours et encore dans le domaine de l'amour que le merveilleux est le plus à même de se manifester. Mais c'est aussi là qu'il est le plus fragile.
3/ J'ai eu assez souvent la chance d'éprouver une sensation d'émerveillement, au sens propre. À la faveur de certains moments privilégiés où, par exemple, les lieux se chargent de magie : je me souviens, comme si c’était hier, d'une arrivée en bateau dans le port de Symi, dans le Dodécannèse, voilà un quart de siècle ; ou, plus récemment, de la ville troglodyte de Matera envahie le soir par les sauterelles ; ou du plongeon d'une baleine bleue dans l'estuaire du Saint-Laurent... Certaines œuvres d'art m'ont parfois ému au-delà du dicible, comme le baiser des rennes dans la caverne de Font-de-Gaume.
4/ Je ne pense pas pouvoir émerveiller qui que ce soit intentionnellement. Ici la volonté, l'intention introduiraient un élément trop étranger à l'imagination pour ne pas en altérer significativement les effets. Il m'est arrivé d'émerveiller autrui, mais toujours spontanément, sans m'en rendre compte, dans l’« obscurité du moment vécu » dont parle Ernst Bloch à propos des moments où la vie se charge de cette poussée utopique qui est, à mon sens, indissociable du surgissement du merveilleux.


Hélène Milano

1/ Le merveilleux arrive toujours par surprise. C'est un événement, une sensation ou un moment unique qui surgit alors qu'on ne s'y attend pas. Le merveilleux peut prendre de multiples formes mais il ne s'exerce jamais en dehors de nous-mêmes. Il est en nous. Il me semble que nous cherchons sans cesse à en créer les conditions car c'est un besoin vital. Quand il se produit, le temps s'arrête et nous échappons durant un instant à notre condition d'être mortel : le temps est aboli, chaque seconde est éternité. Au cours de ces moments, qu'ils soient partagés ou solitaires, on se sent vivre intensément. Ce sont des cadeaux, des perles trouvées le long du chemin.
2/ Déterminer un domaine de prédilection du merveilleux me paraît impossible. Ce serait aller à l'encontre de ce qui le constitue parce qu'il serait alors possible de l'attendre, de le prévoir. Tout domaine peut être, à un moment donné, saisi par le merveilleux.
3/ J'éprouve cette sensation de merveilleux devant la beauté : un paysage, une oeuvre d'art, des personnes qui font quelque chose ensemble. Par exemple, je ressens souvent une vive émotion quand je croise une manifestation ! Du reste, être émue à cette occasion me semble un peu ridicule, mais c'est sûrement parce que le cynisme m'est étranger. J'ai très envie d'y croire ! Je suis une optimiste invétérée. Peu importe la cause défendue pourvu qu'elle soit légitime à mes yeux. Des gens ensemble, réunis par et dans un même combat... Ensemble. Simplement ensemble ! Mon émotion est parfois si forte que j'en frissonne, et je me mets de nouveau à espérer que le monde peut progresser. La quête d'un idéal renaît, et je suis si émue que le merveilleux est là.
Et puis dans ces moments dont je parlais plus haut, quand la surprise vous saisit. Ces moments tellement fugaces et tellement désirés, qui ne se donnent que quand on a cessé de vouloir contrôler, de vouloir maîtriser ou seulement de vouloir, ces moments je les ai ressentis le plus fortement dans l'amour. Regard, caresse, voix, mot d'amour qui font vibrer le corps, le coeur et l'âme. Alors... le merveilleux dépose des perles de temps suspendu, celui qui aime et celui qui est aimé deviennent roi et reine.
4/ Si je devais émerveiller l'être aimé ? Je ne sais pas... Tout ce qui surprend et suscite de beaux instants. Mais pour moi on ne cherche pas à émerveiller l'autre. Cette démarche volontaire tue. On crée tout autour pour permettre au merveilleux d'être là quand on ne l'attend pas.


Stéphane Maignan

1/ Le « merveilleux » - qui me paraît parfois, souvent, difficile à définir - serait-ce souhaitable ?- a-t-il une forme ? Le pluriel me semble donc indiqué. Est-il différent aujourd’hui d’hier ? Le regard faisant la merveille, regarde-t-on différemment, ressent-on différemment qu’il y a plusieurs siècles, plusieurs décennies ? Evidemment l’éclairage a changé, les développements technologiques, le rationalisme en ont réduit certains champs d’action, en ont élargi d’autres…
Le merveilleux est protéiforme, il peut être couleur, surprise, murmure, note de musique ou chaîne de mots ; il se révèle à qui veut bien l’attendre, tout est ici question de « disponibilité », donc.
2/ A priori pas d’à priori, donc le « lieu » importe peu – même si une chaîne d’usine ou la boue d’un bidonville semblent opposer leur veto à la manifestation du merveilleux. Mais Chaplin n’a-t-il pas su montrer l’arc-en-ciel caché derrière le prisme des larmes ? Les « Temps modernes » ont aussi leurs arrière-cours remplies d’horizon à rire.
Restreindre le merveilleux à un domaine serait lui ôter les ailes du possible. La vie quotidienne est un tamis à merveilleux – je ne croirai jamais à l’épuisement du filon, quand bien même les paillettes se font rares. Tout juste puis-je avancer que tout ce qui ressort de la poésie, de la surprise fait décor au merveilleux, l’habille d’or.
3/ Evidemment – heureusement !- plusieurs fois. La « découverte » d’un paysage, plus ou moins onirique - des « parenthèses » de l’Aubrac à certaines peintures de Toyen (j’ai en tête un tableau de la série des « Sept Epées hors du fourreau » vue dans une galerie), en passant par le regard d’un être cher ont provoqué chez moi de « l’émerveillement ». Un exemple. Il y a deux ou trois ans, je lisais le livre « L’Ours, histoire d’un roi déchu » de Michel Pastoureau, dans un train de banlieue, un matin, en « phase d’éveil » (je pense que la morne platitude du décor a sa part dans l’effet de surprise constitutif ici pour moi du merveilleux). Le train entrait en gare de Versailles Chantiers où je devais descendre pour me rendre à mon collège. Comme toujours je lisais jusqu’à l’ouverture des portes et, comme souvent, en descendant du train en marchant. Quand les portes se sont ouvertes, je venais juste de lire un passage où Pastoureau décrivait le « nouveau roi des animaux », le lion ; la foule me bousculait au point que j’ai failli tomber en descendant sur le quai, mon livre à la main : un mètre devant moi, un grand panneau publicitaire pour je ne sais plus quelle marque, avec une tête de lion et un slogan reprenant presque mot pour mot les termes que je venais de lire chez Pastoureau. Cette coïncidence, ce « hasard objectif », cette surprise m’a pour un certain temps fait le même effet que la consommation de certaines drogues : un sentiment euphorique ; pendant les 20 minutes du reste de mon trajet en bus, j’étais « sur un nuage » pour reprendre une expression ici pertinente, je « volais », porté par un vent que je peux qualifier de merveilleux.
4/ Je pense qu’on peut – qu’on doit souhaiter rencontrer le merveilleux. Peut-on le faire advenir à volonté ? il ne souffre aucun procédé, et je crains de ne pas pouvoir répondre à cette dernière question très précisément. Ce qui en fait le prix est sûrement pour partie ce hasard dont j’ai parlé : sa quête doit être un minimum passive. Se rendre disponible, en état de réceptionner le « message », mais sans saturer l’horizon d’appels.

Célia Bertrand

1/ Le merveilleux est scintillant et fugace. Son nom illumine nos lèvres, et se perd dans un doux souvenir déjà un peu flou. Il est une lueur précieuse et éphémère qui vient ponctuer - trop peu souvent, notre existence en nous faisant doucement frémir. On s'échappe alors quelques secondes vers un ailleurs magique, presque irréel.
2/ Là où on ne l'attend pas. N'est pas Alice ?
3/ Lors d'un voyage en Croatie, après avoir roulé longtemps et quitté les villes les plus 'remarquables' nous nous sommes arrêtés le soir au hasard dans une petite ville pour passer la nuit. En déambulant dans les ruelles étroites, je suis soudainement arrivée sur une place magnifique, colorée, irréelle, dans cette lumière si particulière de fin de journée de printemps. Le sol était peint, coloré, la pierre était éclatante, sculptée. Tout était calme, reposé.
4/ Je l'emmènerais dans un jardin insoupçonné, caché derrière une petite porte...

Brigitte Hautefeuille

1/ La conquête de l’espace, une géographie du temps passé qui se dessine bien au-delà du temps généré par Internet. L’espace des comètes, l’espace inter galactique, l’espace des trous noirs, il nous arrive au bout de quantités d’années-lumière, espace infini qui nous dépasse encore. Il étonne encore après une vie d’étude, stupéfie plutôt, admiré pour sa complexité, poétisé. Espace encore sur ces planètes autres que la nôtre où d’autres que nous-mêmes auraient peut-être percé le secret de l’immortalité. L’Espace, source inépuisable d’émerveillement pour les astronomes restés à terre. Et pour nous, derrière nos murs, devant les merveilles technologiques que sont nos écrans.
2/ L’enfance, exploration du merveilleux. L’enfant et la révélation de l’inexplicable : une découverte qui se dérobe, une question sans réponse, l’ inconnu qui se cache, un pas qui fait grandir :  la révélation du merveilleux que l’on peut lire dans les yeux  d’un enfant.
3/ Il y a de nombreuses années, je passais dans la rue les yeux rivés sur le bord du trottoir côté immeubles. Dans l’angle du mur et de l’horizontale, je remarquai une plante, mauvaise herbe, au rebut, elle avait poussé bien droit, en ayant  percé le bitume. Je fus émerveillée par la chose, stupéfaite de la force de cette maigre plante, admirative de sa volonté à pousser, malgré la poussière, le bruit, les pas, l’ignorance. La nature dans la ville a quelque chose de surnaturel. Une antidote au désespoir, un signe du ciel,  comme l’est la pluie dans le désert. Si aujourd’hui, je ne suis plus étonnée par ce qui est toujours un phénomène à mes yeux, je reste admirative et craintive. Je pense à la fin du monde, merveille entre toutes. Cette force de la plante, toutes les plantes l’ont, elles nous envahiraient et nous feraient mourir de nuit dans des assauts de gaz carbonique s’il nous prenait l’idée de disparaître de la surface de la terre. Nous ne pourrions survivre à l’assaut des plantes. Je me fais peur toute seule. Se faire peur, créer du merveilleux de ce qui émerveille.
4/ Je réussirais à publier ces textes qui ne l’émerveillent plus.


Régis Gayraud

1/Le merveilleux ne connaît pas de forme qui serait exclusivement ou particulièrement adaptée au moment présent, qui serait née des conditions contemporaines. Le merveilleux a partie liée avec l'inattendu, l'inattendu avec le hasard, le hasard avec le permanent. Or ce qu'il y a de contemporain dans notre monde est hostile au hasard, le monde dans lequel nous vivons actuellement est entièrement appliqué à colmater les failles de l'édifice social où le hasard pourrait s'insinuer, chaque nouvel objet, chaque nouvelle forme sont constitués comme une arme dirigée contre lui. La possibilité de croiser le merveilleux paraît ainsi s'amenuiser chaque jour. C'est cependant dans l'essence même du merveilleux que de surgir de manière résiduelle, fulgurante et exceptionnelle. C'est ainsi que je ne pense pas que le merveilleux, au fond, se porte plus mal aujourd'hui qu'autrefois. Ce n'est pas d'aujourd'hui que la domination sociale, dans notre civilisation occidentale, a comme principal ennemi le merveilleux hasard. Dans son combat contre le merveilleux, la société a toujours employé des simulacres du merveilleux. Jadis, elle transforma le beau miracle en religion, aujourd'hui, le monde marchand crée des produits et des espaces virtuels qui singent le merveilleux. Ce ne sont que poudres magiques sans vrais effets. Mais nous avons connu dans notre jeunesse une époque où la religion n'existait déjà plus et où l'empire du virtuel n'était que balbutiant, dégagée du superflu, l'époque nous laissait plus seuls devant le hasard, et, pourvu qu'on ne fût pas perturbé par toute sorte de militantismes, qui sont de vrais étouffeurs de merveilleux et qui à l'époque régnaient sur les esprits, nos sens semblaient plus aptes à saisir l'émergence du merveilleux. Car pour qu'il y ait merveilleux, il faut un émetteur et un récepteur. Si nous avons l'esprit assez délié pour ne pas succomber aux interférences, nous pouvons saisir le merveilleux.
2/Dans l'amour, évidemment. Mais ce n'est pas un « domaine », c'est la condition de notre existence.
3/Bien entendu. Ce sont ces failles dans la continuité de notre vécu où soudain jaillit le hasard objectif, ce sont les moments où ce dont nous avons rêvé se matérialise devant nos yeux, ce sont les signes de connivence des morts, c'est l'inattendu qui nous fait croiser des êtres qui vont se révéler d'une importance capitale pour le reste de nos jours. C'est parfois un simple objet, l'image d'un rayon de soleil ou de lune qui magnifie un visage ou un lieu et disparaît aussitôt.
4/Cherche et tu ne trouveras pas. Le merveilleux ne se planifie pas. C'est l'occasion qui fait le larron. L'amour nous transfigure assez pour émettre du merveilleux de manière aussi inattendue que nous le recevons.

N. P.

1/ La nuée le soir, le nuage qui moutonne et se détache du ciel bleu azur, bleu pur, le minuscule oiseau dans cet arbre qui ne se distingue pas;
la réalité virtuelle dans ce qu'elle n'effraie pas pour un avenir sans vivre.
les mots de ces contes qui me renvoie à des histoires, ce qui est caché derrière les pierres.
2/ La nature, ce que l'homme ne saisi pas.
3/ Le haut d'une falaise, fécamp face à la manche, le vent par bourrasque, quelques mouettes au dessus, proches silencieuses. et la sensation que j'allais m'envoler. la sensation de me sentir si petite face aux falaises sans effroi.
Marcher entre deux forêts, l'une vivante, éclairée, verte, l'autre morne, sombre et grise. et le chemin au milieu, la peur liée à la surprise.
Cette marche entre deux mondes.
4/ Je dessinerai, j'écrirai et je surmonterai le quotidien.